mercredi 11 janvier 2017

LES CAVERNES DE ALI BABA

(Caman Bédaou Oumar, Photo: Djek.fr)
Le gouvernement a, depuis 2015, adopté une série de mesures pour sortir de la crise financière dans laquelle est plongé le Tchad depuis 2014. Les discours des dirigeants et autres politiciens pointent du doigt la chute du prix du baril, les malfaiteurs et autres ″anarco-profito-situationnistes″qui se sont accommodés depuis belle lurette dans les détournements à ciel ouvert, des biens publics. Mais la vérité est comme l’écume d’un fleuve ; elle revient toujours à la surface.
L’enquête planétaire appelée ″Panama Papers″ réalisée par 107 médias ayant mobilisé 378 journalistes pour analyser 11,5 millions de documents électroniques dérobés à Mossack Fonseka, un Cabinet d’avocats panaméen en Amérique Centrale, a été révélée le 4 avril 2016. Un sacré coup de pied dans la fourmilière ! Des dizaines de dirigeants politiques, d’industriels et des vedettes du sport, dont de nombreux Africains, dissimulaient leur argent dans 214.000 sociétés offshore créées à la demande
dudit cabinet. 140 responsables politiques ou personnalités de premier plan parmi lesquels des responsables africains dont les noms ne sont pas divulgués, y figurent.
Le Tchad, un des pays les plus pauvres du monde, y est cité. La faramineuse somme de10,76 milliards de dollars US soit 5.380 milliards de  francs CFA provenant de notre pays et domiciliés au Panama sont déterrés au moment où les Tchadiens, comme des épaves reposant au fond des océans, sont ensevelis sous des sédiments de misère. Quelle perversité ? Une cruauté sans nom ! A qui appartient cette somme ? Qui l’y a déposée ? Silence de cimetière. Dans un Etat dit démocratique, un tel scandale entraînerait inéluctablement la chute du régime en place, en commençant par la démission du Président de la République. Mais non. Ici, à la faveur d’un patriotisme morcelé, on s’y accommode parce que le pillage est le système de gouvernance et il ne reste plus aux Députés qu’à l’insérer dans la Constitution.
Ce qui intrigue le plus c’est qu’en dix années d’exploitation du pétrole, le Tchad a récolté, après déduction de la dette extérieure, 5.309 milliards de FCFA, une somme quasi égale à celle logée au Panama. Cette révélation laisse entrevoir la sous-déclaration des revenus pétroliers parce que dissimulés dans des paradis fiscaux, des banques et autres cavernes.Toute proportion gardée, la production pétrolière réelle serait nettement supérieure à celle que l’on nous fait miroiter, outre les exportations du gaz, du ciment, de l’or… restées jusqu’ici, dans l’ombre du secret.
Il ne s’agit là que de la partie émergée de l’iceberg car les cavernes financières abritant l’argent du Tchad ne peuvent être comptabilisées à travers le monde entier. Dans un passé récent, les services  de renseignements égyptiens ont mis la main sur un proche du régime avec la colossale somme de 50 milliards de FCFA. Il en est de même dans un pays du golfe arabe, où un Tchadien du cercle du pouvoir a été intercepté avec des milliards dans les bras. Il a fallu l’intervention de la diplomatie tchadienne pour son relaxe tout en prétextant que cet argent est destiné à l’équipement des troupes tchadiennes au Mali. Quant aux immobiliers des Tchadiens à l’étranger, c’est une autre paire de nerfs.
A l’intérieur, les ressources financières publiques se volatilisent comme de l’alcool vers des destinations privées, tant pis pour les non-initiés à la cleptomanie.Ceux qui ont peu, s’accommodent de tout et ceux qui ont tout, s’accommodent de rien. Toutes les régies financières sont mises à sac. Où les pilleurs passent, l’argent trépasse : les paniers des ménagères se ramollissent de jour en jour, les poches des plus misérables s’amincissent davantage... Rien ne doit échapper à la rapine. En voici quelques exemples somme toute banales.
Les 5.309 milliards des revenus pétroliers précédemment évoqués, proviennent de deux (2) sources : (i) les ressources directes (1.447 milliards de CFA) provenant des redevances et dividendes c’est-à-dire de la vente du pétrole et (ii) les ressources indirectes (3.862 milliards de FCFA) alimentées par les impôts, taxes et droits des douanes relevant du pétrole. Le Collège de Contrôle et de Surveillance des Revenus Pétroliers (CCSRP) n’a un droit de regard que sur les ressources directes (1.447 milliards FCFA). Les ressources indirectes (3.862 milliards de FCFA) sont directement versés au trésor public, loin du regard du Collège et que le gouvernement utilise à sa guise, un trésor public fermement contrôlé par un homme face auquel personne n’y peut rien, y compris le Ministre des finances.
Dès l’écoulement des premiers barils, un compte de stabilisation est ouvert au Ministère des finances pour accueillir le surplus qu’engendreraient les revenus pétroliers. Pendant plus de 10 ans, le Tchad n’a baigné que dans l’huile. De 2003 où le baril était à 25 dollars, l’on s’est retrouvé à 142 $ en 2008. Le prix s’est maintenu au-dessus des 100 dollars jusqu’au 3ème trimestre 2014. Quand survint la crise au 4ème trimestre 2014, le compte de stabilisation était déjà vide par suite de dilapidation systématiquement.
Il y a quelques années, deux (2) milliards de FCFA thésaurisés au domicile d’un jeune  adulte du cercle du pouvoir, sont apportés dans une banque de la place pour que les billets moisis sous l’effet des intempéries soient échangés ; demande naturellement rejetée par ladite banque.
L’année dernière, une astronomique somme de 136 milliards de FCFA en cash s’est retrouvée dans de somptueuses villas de l’ancien directeur des douanes Salay Deby Itno, frère cadet du Président de la République, après une brouille entre les deux frères. Quelques semaines seulement après, Salay a été relaxé, les villas saisies et l’argent confisqué lui ont été rendus parce qu’il y a un non-lieu : rien ne prouve qu’il a volé.
Il y a quelques jours, une presse locale révélait que cinq (5) milliards provenant des 5% des redevances du pétrole, destinés à la zone productrice du Logone oriental et dissimulés, n’ont pu être partagés entre les heureux cleptomanes et pour cause : les termites ont empoché le pactole. Au vu de ce gâchis, un des cleptomanes s’est retrouvé à l’hôpital de Moundou parce que tombé en syncope.
En dépit des taxes prélevées à chaque appel téléphonique et qui plument quotidiennement tous les citoyens, le Fonds National de Développement du Sport (FNDS), qui ne s’intéresse qu’au football, dispose d’un compte bancaire lourdement débiteur alors quele Tchad est suspendu par la Confédération Africaine de Football (CAF) de la Coupe d’Afrique des Nations jusqu’à 2019. Quelles destinations ces milliards prennent-ils?
Un système d’accès rapide à l’extravagance et à la richesse mis en placeau bénéfice de la communauté régnante comme si elle ne sait pas faire autrement que la démesure. Au Sénégal par exemple (comme un peu partout ailleurs), de jeunes étudiants tchadiens s’arrogent le luxe de rouler en voiture «dernier cri» et d’habiter dans de somptueux hôtels à 80.000 FCFA la nuitée et ceci pour toute la durée de leurs études académiques tandis que leurs congénères au Tchad, l’œil constamment aux aguets, n’attendent que l’arrivée des bourses décharnées sinon hypothétiques. Heureusement que là-bas, l’argent n’achète pas tout, surtout pas le diplôme.
Décoré par l’ambition de vaguer au bas de l’échelle des valeurs, le  pays autrefois autosuffisant, a tout perdu jusqu’au peu de sa souveraineté alimentaire. Les Tchadiens grands, gracieux et délicatement proportionnés sont aujourd’hui dans un état de délabrement affligeant, le corps flasque et l’esprit inerte. Une seule chose compte pour eux désormais : la survie. Mais hélas ! Personne ne peut échapper à cette morgue, le verrou étant à l’extérieur de la cage.
Ici, la loi de l’entreprise exige que toutes les choses aient tendance à passer de l’ordre au désordre, de la simplicité à la complexité. Mais il n’y a pas de sécurité sans prospérité. Il n’y a pas pires batailles que celles qui n’ont pas lieu. La corde casse toujours à l’endroit le plus fin qu’il faut d’ailleurs découvrir au plus vite afin de juguler cette mal-gouvernance, ce mal-développement. Ayant des yeux mais encore aveugles, les Tchadiens, pour le moment au fond de l’océan, ne se nourrissent que d’algues marines...En attendant la mutation des mœurs, l’aventure continuera à contre-sens pour au moins cinq années encore.
″La Voix″ n° 355 du 07 au 13 juillet 2016
Caman Bédaou Oumar – N’djaména Tchad

Article publié avec l’accord express de l’auteur. 
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