samedi 14 janvier 2017

Le Docteur OUTEL BONO

« Notre Temps » n° 547 du 18 au 25 février 2014

Dimanche 26 août 1973, le Docteur OUTEL BONO quitte son appartement au 11è Arrondissement, dans le quartier de la Bastille pour se rendre à la Gare du Nord (Paris) afin d’honorer un rendez-vous. Il emprunte la rue de la Roquette où est garée sa DS 21. Il était 9h30. Au moment de démarrer, un Blanc s’approche de lui et dégaine… Deux coups de revolver retentissent avant que l’assassin, probablement un certain Léon HARDY, ne prenne la fuite à bord d’une 2 CV. Atteint de deux balles de 9 mm dans la tête, OUTEL BONO succombe sur le champ, à la fleur de l’âge. Marié et père de trois (3) enfants, il était âgé de 39 ans.

 

A N’djaména, un pavillon de l’«Hôpital Général de Référence Nationale» (HGRN) porte son nom. La rue qui jouxte le «KEMPINSKI HOTEL» côté Est à N’djaména est baptisée «Avenue Dr OUTEL BONO». En janvier 2011, je reçus des mains du Président de la République du Tchad, un témoignage en son honneur composé d’un Trophée du Cinquantenaire et d’une attestation le citant parmi les 50 nominés ayant rendu des services mémorables à la Nation tchadienne. En France, le trentième anniversaire (2003) de sa mort a été commémoré par une gigantesque manifestation organisée par l’association «Survie» et au cours de laquelle une correspondance a été adressée à la Mairie de Paris par des habitants du 11ème Arrondissement, demandant de débaptiser la «Rue de la Roquette» en «Rue Dr OUTEL BONO». En août 2013, des manifestations commémorant le 40è anniversaire de sa mort se sont déroulées à Paris, dont des marches et des conférences. Et pourtant, le médecin reste aujourd’hui très peu connu par les Tchadiens. Au fait, qui est le Docteur OUTEL BONO ?

Né en 1934 à Kokaga, un village Tounia dans le district de Fort-Archambault (Sarh), NANA OUTEL est le fils de BONO TCHIRA DJAINA et de DAÏKO. Son père s’installe à Fort-Lamy (N’djaména) où il travaille comme maçon aux Travaux Publics. Le petit OUTEL est inscrit à l’ «Ecole du Centre» de Fort-Lamy en 1940. En 1946, un télégramme en provenance de la France demande l’acheminement de Outel BONO et de Louis VERTU pour la métropole, au regard de leurs résultats scolaires remarquables. Outel entre en 6ème à Bordeaux puis poursuit ses études à Périgueux et Cahors et, en 1953, à la Faculté Mixte de Médecine et de Pharmacie de Toulouse et en sort avec un doctorat, major de sa promotion. Mais son parcours ne se limite pas seulement aux études.
En contact, dans les milieux universitaires, avec des éléments progressistes qui avaient engagés une campagne contre le colonialisme français pour une indépendance immédiate en Afrique, OUTEL se distingue déjà par des prises de position vigoureuses et farouchement nationalistes. Brillant orateur, ses camarades le prennent plus pour un étudiant en sciences politiques ou en droit que pour un futur médecin. Il devient alors un militant de base très influant dont les avis et les conseils sont très écoutés.(1)
Les Tchadiens ont l’occasion de connaître ce jeune militant en 1957. Cette année-là, en effet, il prend ses vacances dans son pays natal. Pas uniquement pour revoir ses parents ou se reposer, mais pour alerter le peuple dont l’avenir se joue précisément à cette époque (la «loi-cadre» de Gaston Defferre venait d’être votée). OUTEL va de ville en ville, tenant des conférences, prenant des contacts. A l’auditoire, très souvent à la recherche de lui-même, le jeune étudiant apporte un grand soutien moral, d’autant plus qu’il a l’audace d’acculer le colonialisme et l’impérialisme devant les propres défenseurs de la présence française en Afrique : administrateurs et cadres coloniaux, notables, hommes politiques locaux qui n’imaginent  pas que le Tchad puisse survivre sans les «Blancs»…Pareilles activités ne vont pas sans problèmes car l’administration de l’époque tente par des moyens divers de limiter les déplacements.(2)
En France, parallèlement à ses études de médecine, il mène toujours une vie politique intense et, à ce titre, fait partie de plusieurs délégations de la «Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France» (FEANF) à l’étranger. Il participe à la conférence des partis politiques africains de 1958 à l’Assemblée nationale française. Outel BONO était alors dans la délégation du Parti Africain de l’Indépendance (PAI) qui, dans un souci de concession, préconisait l’autonomie interne. Mais les grands ténors africains du «Rassemblement Démocratique Africain» (RDA) ont exclu les représentants du PAI, les qualifiant de «communistes»…(3).
En 1959-1961, Outel Bono fait un séjour de deux ans en Tunisie. Interne à Sousse puis à Tunis, il aura l’occasion de travailler prés de la frontière algérienne et y nouera de solides amitiés avec des nationalistes algériens. Il avait une admiration sans limite pour la révolution algérienne, «exemple d’une indépendance réelle»(4). Il avait aussi une admiration lucide pour Mao Tsé-Toung qu’il a rencontré au cours d’un véritable «pèlerinage» en Chine avec la FEANF. Il en était revenu persuadé qu’il y avait là, pour l’Afrique, un autre exemple à suivre, fût-ce en l’adaptant aux réalités africaines.
Ses études terminées, le jeune médecin décide de rentrer au Tchad en juillet 1962, malgré la désapprobation de certains de ses compatriotes restés en France et ce, au regard de la radicalisation du régime. Il prendra alors part, avec d’autres jeunes cadres notamment Jacques BAROUM, Abdoulaye LAMANA, Georges DIGUIMBAYE, Adoum Maurice HEL BONGO, au «Congrès de l’Unité» à Fort-Archambault (Sarh) du 15 au 20 janvier 1963, congrès dont les conclusions portent les germes de profondes divergences.
CAMAN BEDAOU OUMAR, Photo: Djek.fr
L’année 1963 sera pleine de rebondissements pour le Tchad. En effet, le 22 mars, plusieurs personnalités sont arrêtées. OUTEL BONO le sera le 28 mars et en juillet, une cour criminelle spéciale de justice présidée par le député KODEBRI NAGUE le condamne à mort avec le député ABBO NASSOUR. L’opinion internationale s’émeut. Des interventions tous azimuts fusent. En France, la Gauche se mobilise pour OUTEL et fait pression sur le Président français Charles De GAULLE. Le Président tunisien HABIB BOURGUIBA intervient également auprès du Président tchadien François TOMBALBAYE. La condamnation à mort est alors commuée en une prison à perpétuité et par la même occasion, Abbo NASSOUR échappera à la peine capitale. OUTEL sera jeté dans les geôles de Baïbokoum puis de Doba, sans contact aucun avec l’extérieur et interdiction de voir le moindre papier. Le 16 septembre de la même année, éclatent des émeutes sanglantes à Fort-Lamy.
Il recouvre la liberté en 1965. En janvier 1967 s’est tenu dans la capitale, le congrès du «Parti Progressiste Tchadien», section du «Rassemblement Démocratique Africain» (PPT/RDA), le parti du Président TOMBALBAYE. Toutes les avances discrètes faites en sa direction sont courtoisement repoussées, le Dr Bono refusant d’y participer.
Affecté à Abéché, il profite de l’occasion pour prendre contact avec le dirigeant du Front de Libération Nationale du Tchad (FROLINAT) IBRAHIM ABATCHA à travers MAHAMAT TERAP (décédé en 2013).
Très vite, il s’en détournera à cause de ses divergences avec le mouvement, déplorant le mépris de l’organisation vis-à-vis des cadres, jamais contactés quand bien même, ils sont opposés à la politique du gouvernement. Mieux : «j’ai vu les rebelles brûler des écoles et des hôpitaux, enlever des centaines de bovins arrachés aux éleveurs, brûler les camions des transporteurs, tuer des paisibles paysans. C’est cela, la révolution ?»  Le Dr Bono reprochait enfin au FROLINAT ses tendances trop islamiques qui ne pouvaient que diviser le Tchad(5).
Rappelé à Fort-Lamy, il assume avec compétence ses nouvelles fonctions de Directeur de la Santé publique et semble ne s’intéresser que de loin à la politique. Jusqu’en 1969, année où il participe à différentes conférences au Centre Culturel Tchadien. En mai, il est de nouveau arrêté pour avoir tenu des propos «malsains» au cours d’un débat : «Chaque année, on nous apprend que la production du coton augmente… Il serait plutôt intéressant de savoir si, dans le même temps, le niveau de vie du paysan tchadien connaît cette hausse…»(6) 
«Diffamation, propos incitant à la sédition, atteinte à la sureté intérieure et extérieure de l’Etat» : le Dr Bono est condamné, en juin, à cinq (5) ans d’emprisonnement. En août, il est de nouveau libéré et reprend ses fonctions en qualité  de Directeur de la Santé publique(7).
En juillet 1972, profitant de ses congés en France, il suit des cours de recyclage à l’Hôpital «La Pitié Salpêtrière» et par la même occasion s’active à la création d’un mouvement politique, le «Mouvement Démocratique de Rénovation Tchadienne» (MDRT). Son manifeste commence par cette citation à caractère philosophique : «La dignité des hommes commence après la satisfaction des besoins élémentaires, dans l’effort pour atteindre le plein épanouissement de l’être, c’est–à–dire dans l’accomplissement  de son véritable devoir de citoyen et le respect de la dignité individuelle et collective» et d’inviter les Tchadiens à rejoindre le MDRT pour «imposer le changement radical qu’exigent les intérêts du pays» .(8)
Le 27 août 1973 soit un (1) jour après sa mort, le PPT/RDA est dissout à l’ouverture de son dernier congrès pour faire place au « Mouvement National pour la Révolution Culturelle et Sociale » (MNRCS). Dans son discours de clôture, le Président de la République, Secrétaire Général du MNRCS qui vient de changer de nom, N’GARTA TOMBALBAYE, a fait une mise au point relative au décès du Dr BONO suite aux « informations tendancieuses et erronées d’une certaine presse selon lesquelles le régime de Fort-Lamy serait responsable de l’assassinat du Dr BONO. « Nous ne sommes pour rien dans cet assassinat affreux et sauvage que nous condamnons » a déclaré le Chef de l’Etat. Il a en outre rappelé à la presse que le Dr BONO n’était pas en stage à Paris. Il était directeur de la Santé Publique du Tchad, il est vrai, mais il a quitté le pays depuis deux (2) ans sans laisser d’adresse. La Fonction Publique avait continué néanmoins à payer son salaire à sa famille restée à Fort-Lamy, jusqu’au départ définitif de ses enfants (pendant les congés de Pâques) et de sa femme (en juin dernier) » ». (9)
N’eut été la disparition du Dr BONO, le MNRCS et le MDRT allaient naître à quelques jours d’intervalle.  Le Député ALI GOLHOR alors Président de l’Association des Etudiants Tchadiens en France (ASETF), déclare qu’un meeting a été organisé par l’ASETF face à la situation politique décadente au Tchad et au cours duquel le Dr BONO, accompagné de son avocat, a pris la parole. Une semaine avant son assassinat, BONO l’a invité à son domicile et lui a annoncé l’envoi par le régime de Fort-Lamy de trois (3) tueurs dont il lui a fait les portraits robots…
Homme de forte conviction et de principes, OUTEL BONO est mort pour ses idées dont l’envergure est au-delà des limites du continent africain. Pierre DJIME ROALNGAR alors Ministre de la Santé publique et des Affaires sociales, un des techniciens qui ont le mieux connu Outel, en fait le bref portrait posthume ci-dessous, à travers les colonnes  du journal gouvernemental de l’époque, «Canard déchaîné» :
«Bono est mort, victime de je ne sais quels intérêts puisque son assassin n’est pas encore identifié, et le sera-t-il seulement un jour ? Peu importe, mon propos ici est de dire adieu à mon compagnon, à mon ami, à un collaborateur.
C’est en janvier 1948 en France que je fis sa connaissance au Lycée Michel Montaigne à Bordeaux où il m’avait précédé pour ses études secondaires.
Petit bonhomme audacieux, jovial et malicieux au jeu, il redevenait, devant les cahiers et les livres, d’un sérieux qui m’apparaissait hors de proportion avec son âge, avec notre âge.  Il n’était pas de ceux qui se suffisaient de robustes aptitudes intellectuelles pour glaner paresseusement les enseignements des hommes à travers les temps et les espaces. Il était de la famille des « bourreaux de travail ». Comme ce travail était exécuté avec une intelligence qui tenait de l’éclair par son agilité et de l’abîme par sa profondeur, rien d’étonnant alors qu’il déboucha sur des résultats scolaires éclatants.
La question avec BONO lorsqu’il se présentait à un examen, n’était pas de savoir s’il allait réussir. Elle était de savoir à quel niveau il allait hisser la compétition. Il était l’objet de satisfaction de ses professeurs et faisait l’admiration de ses condisciples. Aucune discipline enseignée ne faisait exception à sa puissance d’assimilation. Je lui dois, sous l’effet de ses railleries amicales, de m’être secoué pour réussir quelques performances sporadiques et moins générales. C’est en l’observant faire, que j’ai découvert la valeur du travail sans tricherie.
Ce n’est donc pas par hasard que le compagnon, l’ami s’est retrouvé vingt ans plus tard le collaborateur lorsque je fus appelé par le Président de la République François Tombalbaye pour diriger le Ministère de la Santé Publique et des Affaires Sociales en octobre 1968. Faut-il rappeler, en effet, que le Docteur Bono fut directeur de la Santé Publique jusqu’en juin 1972, date à laquelle il s’en alla, sans explications en France ? Dimanche 26 août 1973, en plein Paris, un inconnu l’a abattu de deux coups de feu dans la tête.
Repose en paix, cher frère, compagnon et ami, car tu savais qu’aujourd’hui :  «de celui qui tue ou de sa victime, on ne saurait dire quel est le plus malheureux des deux» ».(10)
  
CAMAN BEDAOU OUMAR 
N’djaména  -  E-mail : obcaman@yahoo.fr
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[1] - 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 - 8  :   Extraits de l’article «Le Dr BONO ne gênera plus» par Saleh KEBZABO, -
                                «Jeune Afrique» n°662 du 15 septembre 1973

9 – 10  :    « Canard Déchaîné » n° 003 du 1er septembre 1973
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